DÉCRYPTAGE – Ukraine : Boudanov et la guerre que personne ne peut gagner seul

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une guerre entre deux pays dirigés par plusieurs puissances
La guerre continue d’être qualifiée de russo-ukrainienne, mais elle n’appartient plus depuis longtemps à la seule Russie et à la seule Ukraine. Selon l’évaluation attribuée au général Kyrylo Boudanov, chef de l’Administration présidentielle ukrainienne, aucun accord ne pourrait être conclu sans la participation de trois acteurs : Kiev, Moscou et Washington.
Cette affirmation décrit la réalité du rapport de forces. L’Ukraine et la Russie combattent, subissent des pertes et décident de poursuivre ou non les hostilités. Les États-Unis fournissent une partie déterminante des armes, des renseignements et de la protection politique occidentale, mais possèdent également les moyens nécessaires pour exercer des pressions sur les deux parties.
L’Europe demeure indispensable, mais remplit une fonction différente. Elle devra financer l’Ukraine, participer à sa reconstruction et garantir la nouvelle architecture de sécurité continentale. Elle ne semble toutefois pas disposer, du moins pour le moment, de l’unité politique et de la force militaire autonome nécessaires pour imposer une solution.
Il en résulte une contradiction désormais évidente : l’Europe est le continent directement menacé par la guerre et elle en assumera probablement une grande partie des coûts économiques, mais les décisions fondamentales continuent de dépendre des relations entre Washington et Moscou.
Arrêter les combats ne suffira pas
Boudanov souligne que la question dépasse largement la simple cessation des hostilités. Une trêve pourrait interrompre temporairement les bombardements sans résoudre aucun des problèmes à l’origine du conflit.
Il resterait à définir les garanties de sécurité accordées à l’Ukraine, la position des forces occidentales, l’avenir des territoires contestés, le contrôle des frontières et l’architecture militaire européenne. À ces questions s’ajouteraient les sanctions contre la Russie, la reconstruction ukrainienne, le retour des réfugiés et la gestion des infrastructures énergétiques et commerciales.
Une ligne de cessez-le-feu ne constituerait donc pas nécessairement une paix. Elle pourrait devenir une frontière militarisée le long de laquelle les deux camps prépareraient la guerre suivante.
Moscou exigerait la reconnaissance de ses conquêtes territoriales et des limitations imposées aux capacités militaires ukrainiennes. Kiev réclamerait des garanties suffisamment crédibles pour empêcher une nouvelle offensive russe. Washington devrait décider jusqu’où engager ses propres forces. Les Européens devraient transformer leurs déclarations politiques en soldats, en équipements et en ressources financières.
La supériorité de feu ne produit pas automatiquement la victoire
L’observation selon laquelle une guerre ne peut être gagnée uniquement à coups de missiles, d’artillerie et de bombardements est particulièrement significative. La puissance de feu peut détruire des infrastructures, épuiser les armées et paralyser l’économie adverse. Elle ne peut cependant pas, à elle seule, produire un résultat politique durable.
La Russie peut frapper les villes et les réseaux énergétiques ukrainiens, mais elle n’est pas parvenue à ramener Kiev dans sa sphère d’influence. L’Ukraine peut attaquer des raffineries, des dépôts et des bases situés en profondeur sur le territoire russe, mais ces opérations ne lui permettent pas automatiquement de reconquérir les régions occupées.
La guerre reste liée à la capacité de contrôler le territoire, de remplacer les pertes, de mobiliser de nouvelles forces et de maintenir le soutien de la population. Elle constitue une compétition industrielle et démographique avant même d’être technologique.
La Russie dispose d’une population plus nombreuse, de ressources naturelles plus importantes et d’un appareil productif orienté vers l’économie de guerre. L’Ukraine compense une partie de cet écart grâce aux technologies occidentales, aux renseignements fournis par ses alliés et aux financements extérieurs. Mais cette dépendance constitue également sa principale vulnérabilité : chaque changement politique à Washington ou dans les capitales européennes produit des conséquences immédiates sur le champ de bataille.
Les États-Unis au centre des calculs russes
Pour Moscou, le véritable interlocuteur reste Washington. La Russie considère l’Ukraine comme un adversaire militaire, mais elle voit dans les États-Unis la puissance qui soutient, arme et organise le front occidental.
Cela explique pourquoi toute négociation éventuelle devrait impliquer directement les Américains. Le Kremlin ne veut pas seulement discuter du territoire ukrainien : il recherche un accord plus large sur le déploiement des forces de l’OTAN, les sanctions, les armes à longue portée et la reconnaissance de la Russie comme puissance disposant de sa propre zone de sécurité.
Les États-Unis doivent toutefois répartir leurs ressources entre l’Europe, le Moyen-Orient et le Pacifique. Leur engagement contre l’Iran et leur rivalité avec la Chine rendent de plus en plus coûteux le soutien simultané de tous ces fronts.
La durée de la guerre en Ukraine devient ainsi une composante d’une compétition mondiale. Moscou peut espérer que le temps érode la volonté occidentale. Washington peut, au contraire, chercher à démontrer que la Russie est incapable d’obtenir une victoire décisive malgré les pertes infligées à l’Ukraine.
La Chine regarde surtout vers le Pacifique et l’Iran
Boudanov relativise la place de l’Ukraine dans les discussions entre les États-Unis et la Chine. Une rencontre avec Xi Jinping pourrait aborder la guerre européenne, mais seulement de manière marginale. Les principales questions concerneraient le Pacifique, les achats chinois de pétrole iranien et les services bancaires fournis par Pékin à Téhéran.
Cette précision est importante. L’Ukraine occupe une place centrale dans la sécurité européenne, mais elle demeure subordonnée aux priorités mondiales des grandes puissances. Pour Washington, la Chine constitue le défi stratégique à long terme ; l’Iran représente une menace immédiate pour les intérêts américains au Moyen-Orient ; la Russie est une puissance militaire dangereuse, mais économiquement plus faible.
Pékin, de son côté, n’a aucun intérêt à une défaite russe qui renforcerait les États-Unis, ni à une guerre incontrôlée susceptible de bouleverser le commerce, l’énergie et la stabilité financière. La Chine maintient donc Moscou dans une situation de dépendance sans assumer entièrement les coûts de sa politique.
Les achats chinois de pétrole iranien et l’accès de Téhéran aux services bancaires deviennent des instruments de puissance géoéconomique. Grâce à l’énergie, au crédit et au commerce, la Chine peut soutenir des partenaires soumis aux sanctions sans participer directement à leurs guerres.
Mobilisation, menace nucléaire et élections
Les thèmes évoqués par Boudanov — mobilisation, chantage nucléaire et élections en période de guerre — relèvent de la même question : combien de temps un État peut-il résister à un conflit d’usure ?
La mobilisation mesure la capacité à remplacer les pertes. La menace nucléaire permet à la Russie de chercher à limiter l’engagement occidental. Les élections concernent, quant à elles, la légitimité politique d’un pouvoir contraint de gouverner sous la loi martiale.
Organiser un scrutin alors que des millions de citoyens sont déplacés ou vivent à l’étranger et que des centaines de milliers de militaires se trouvent au front poserait d’immenses problèmes de représentation et de sécurité. Mais reporter les élections offre à Moscou l’argument selon lequel une Ukraine soutenue par les démocraties occidentales serait elle-même privée d’une alternance électorale normale.
Une paix dépendante d’un nouvel équilibre
L’évaluation de Boudanov conduit à une conclusion peu rassurante : la fin de la guerre ne dépendra pas uniquement des résultats obtenus sur le terrain. Elle exigera un nouvel équilibre entre la Russie, les États-Unis, l’Europe et, indirectement, la Chine.
L’Ukraine demeure un acteur central parce qu’elle combat pour sa survie. Mais la paix sera également définie par des puissances qui discuteront de l’OTAN, du Pacifique, de l’Iran, de l’énergie, de la finance et du commerce mondial.
Tel est le paradoxe de cette guerre : Kiev doit démontrer qu’elle reste maîtresse de son destin tout en dépendant de ses alliés pour continuer à le défendre. Moscou affirme combattre l’Occident, mais recherche précisément avec Washington l’accord qui devrait lui permettre de sortir du conflit. L’Europe paie le prix de sa propre sécurité, sans être encore certaine de pouvoir elle-même en décider.
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