PORTRAIT – Jean-Paul II : Le pape qui fit trembler l’empire soviétique

Par la rédaction du Diplomate
Alors que Léon XIV effectue du 25 au 28 septembre sa première visite apostolique en France, de Paris à Lourdes puis Metz, le souvenir de Jean-Paul II s’impose presque naturellement. Avant-dernier pape à s’être rendu à Lourdes avant lui, en 2004, Karol Wojtyła (Benoît XVI s’y rendra aussi en 2008) fut davantage qu’une immense figure spirituelle : enfant de la Pologne martyrisée par deux totalitarismes, il transforma son pontificat en formidable affirmation de la liberté humaine. Il ne fit évidemment pas tomber seul l’URSS. Mais aux côtés de Ronald Reagan, de Solidarność et des peuples d’Europe de l’Est, il contribua à retirer au communisme soviétique ce dont aucun empire ne peut longtemps se passer : la peur de ceux qu’il gouverne.
Un enfant de Pologne face aux deux totalitarismes
Avant d’être Jean-Paul II, il fut Karol Józef Wojtyła, né en 1920 à Wadowice, dans cette Pologne dont les frontières et les malheurs résument presque à eux seuls le tragique XXe siècle européen. Sa mère meurt lorsqu’il a neuf ans, son frère quelques années plus tard, son père en 1941. Lorsque l’Allemagne nazie envahit la Pologne, l’université Jagellonne de Cracovie où il étudie ferme ses portes. Le jeune Wojtyła travaille dans une carrière puis dans l’usine chimique Solvay afin d’échapper à la déportation, tout en étudiant clandestinement au séminaire de Cracovie. Il aura donc connu, avant même d’être prêtre, l’occupation, la clandestinité, la violence nazie puis l’installation du communisme soviétique.
Lorsqu’il est élu pape le 16 octobre 1978, le choix est historique. Pour la première fois depuis plus de quatre siècles, l’évêque de Rome n’est pas italien. Surtout, il vient de l’autre côté du rideau de fer. Le Kremlin comprend immédiatement qu’il ne s’agit pas d’un détail géographique. Cet homme connaît le système communiste de l’intérieur, sa langue politique, ses méthodes et surtout sa faiblesse fondamentale : un régime peut contrôler la police, l’armée, les frontières et les journaux, mais beaucoup plus difficilement les consciences.
Six jours après son élection, lors de la messe inaugurale de son pontificat, il lance son fameux « N’ayez pas peur ! ». La phrase est d’abord religieuse. Elle deviendra pourtant politique précisément parce qu’elle ne l’était pas. Jean-Paul II ne demande pas aux Polonais de prendre les armes ; il leur rappelle qu’un homme demeure intérieurement libre avant même que l’État ne lui accorde cette liberté.
Son retour triomphal en Pologne en juin 1979 agit dès lors comme un révélateur. Des foules immenses découvrent physiquement leur propre nombre. Un régime fondé sur l’atomisation de la société voit soudain des millions d’hommes se rassembler autour d’une autorité morale qu’il ne contrôle pas. Lorsque Solidarność naît autour de Lech Wałęsa l’année suivante, le pape n’en est évidemment ni l’unique cause ni le chef politique. Mais quelque chose s’est brisé : la peur n’est plus tout à fait du même côté. Même les analyses américaines de l’époque souligneront l’impact considérable des voyages et homélies pontificales sur la société polonaise et la persistance de l’esprit de Solidarność.
Jean-Paul II et Reagan : l’âme et la puissance contre l’URSS
La rencontre avec Ronald Reagan donne à cette révolution spirituelle une dimension géopolitique singulière. Les deux hommes sont différents, mais leur diagnostic converge : le communisme soviétique n’est pas une fatalité historique avec laquelle l’Occident devrait apprendre à vivre éternellement. Reagan le combat par la puissance économique, militaire et diplomatique ; Jean-Paul II en attaque involontairement le fondement moral en rappelant aux Européens de l’Est que l’État ne possède ni leur conscience ni leur identité.
La Pologne devient naturellement leur principal point de convergence. Lors de sa rencontre avec Jean-Paul II en 1982, Reagan évoque publiquement leur préoccupation commune pour la Pologne, réclame la libération des prisonniers politiques et la reprise du dialogue avec Solidarność. La relation entre Washington et le Vatican ne signifie pas que leurs politiques se confondent : l’un dirige une superpuissance, l’autre une Église universelle. Mais dans la dernière décennie de la guerre froide, pression stratégique américaine et réveil des sociétés civiles d’Europe orientale travaillent simultanément le système soviétique.
Reagan, surtout, décide de replacer Moscou sous pression. Les dépenses militaires américaines augmentent fortement ; l’Initiative de défense stratégique annoncée en 1983 — la fameuse « guerre des étoiles » — inquiète suffisamment les dirigeants soviétiques pour devenir un sujet majeur des négociations ultérieures avec Gorbatchev. Il serait excessif d’affirmer que ce programme, dont une large partie demeurait prospective, aurait à lui seul « ruiné » l’URSS. Il participe cependant à une compétition technologique et militaire particulièrement difficile à soutenir pour une économie soviétique déjà sclérosée.
L’Afghanistan constitue l’autre hémorragie. L’aide américaine aux moudjahidines, initiée sous Carter puis considérablement développée sous Reagan avec l’appui notamment du Pakistan, contribue à rendre l’occupation toujours plus coûteuse jusqu’au retrait soviétique achevé en 1989.
À cela s’ajoute le contre-choc pétrolier. À partir de la fin de 1985, l’Arabie saoudite abandonne sa politique de soutien des prix et augmente fortement sa production ; en 1986, les cours s’effondrent, frappant durement les recettes en devises de Moscou et compliquant les projets de modernisation de Gorbatchev. Certains historiens, comme Roland Lombardi, directeur du Diplomate média, attribuent cette manœuvre à un accord secret Reagan-Riyad destiné à étrangler l’économie soviétique. L’effet sur l’URSS est bien documenté ; la preuve d’une opération américaine concertée l’est beaucoup moins, et les travaux historiques disponibles attribuent également la décision saoudienne aux conflits internes à l’OPEP et à la reconquête de parts de marché.
Quoi qu’il en soit, la réalité suffit : au milieu des années 1980, Moscou subit simultanément le coût de l’Afghanistan, la pression militaire occidentale, l’effondrement pétrolier et ses propres faiblesses structurelles.
Dans cette offensive multiforme, Jean-Paul II apporte quelque chose qu’aucun missile américain ne pouvait fournir : une légitimité morale à la résistance des peuples captifs. Reagan pouvait augmenter le prix matériel de l’empire ; Wojtyła en augmentait le prix humain et politique.
Le pape qu’une balle ne parvint pas à faire taire
C’est dans ce contexte que survient, le 13 mai 1981, l’une des scènes les plus dramatiques du pontificat. Place Saint-Pierre, Mehmet Ali Ağca tire sur Jean-Paul II et le blesse grièvement. Le pape survit après plusieurs heures d’opération. Deux ans plus tard, il se rend dans la prison de Rebibbia pour rencontrer son agresseur et lui pardonner.
Reste l’une des grandes énigmes de la guerre froide : Ağca a-t-il agi pour le compte du bloc soviétique ? L’hypothèse d’une filière bulgare commanditée par Moscou fut prise très au sérieux. Un mémorandum américain de 1985 faisait même état de renseignements considérés comme convaincants par certains responsables américains sur une implication soviétique via les services bulgares. Mais la justice italienne ne parvint pas à l’établir : en 1986, les accusés bulgares furent acquittés faute de preuves suffisantes, et les déclarations contradictoires d’Ağca fragilisèrent considérablement l’accusation. Affirmer aujourd’hui comme un fait définitivement démontré que « le KGB a ordonné l’assassinat » irait donc au-delà de ce que permettent les archives publiques. Le soupçon historique demeure puissant ; la preuve judiciaire définitive, elle, manque.
Jean-Paul II poursuivra pourtant sa route pendant près d’un quart de siècle. Il verra Solidarność survivre à la loi martiale, Gorbatchev renoncer progressivement à imposer par la force l’ordre soviétique en Europe orientale, le mur de Berlin tomber en 1989 et l’URSS disparaître en 1991. Aucun historien sérieux ne peut attribuer cet effondrement à un seul homme. Les contradictions économiques soviétiques, les nationalités, Gorbatchev, les mouvements démocratiques, Reagan, la pression militaire, l’Afghanistan et la crise des économies socialistes appartiennent tous à l’explication. Le département d’État américain lui-même présente la disparition du bloc comme le résultat d’une combinaison de transformations plutôt que comme l’œuvre d’un unique « tombeur ».
Mais l’Histoire n’est pas seulement faite de PIB, de divisions blindées et de cours du pétrole. Elle est aussi faite du moment où les peuples cessent de croire à l’éternité d’un régime. C’est précisément là que réside la grandeur géopolitique de Jean-Paul II. Le pape polonais n’avait ni armée, ni bombe atomique, ni services secrets comparables à ceux des superpuissances. Il possédait une voix, une foi et cette connaissance intime des totalitarismes acquise dans sa jeunesse. Cela suffit parfois pour rappeler à des millions d’hommes qu’un empire qui paraît indestructible ne l’est pas.
Près d’un demi-siècle après son élection, alors que Léon XIV parcourt à son tour la France et se rend ce dimanche à Lourdes, le souvenir de Wojtyła rappelle ainsi une vérité que la géopolitique contemporaine, obsédée par les rapports de force matériels, oublie quelquefois : la puissance peut contraindre les corps ; elle ne règne durablement que tant qu’elle parvient aussi à intimider les âmes. Jean-Paul II avait compris que, pour ébranler un empire fondé sur la peur, il fallait d’abord apprendre aux hommes à ne plus avoir peur.
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