TERRORISME – Houthis et Al-Chabab : Le pacte de la mer Rouge qui inquiète Washington

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Non pas une alliance idéologique, mais une convergence d’intérêts
L’idée d’une véritable alliance entre les Houthis yéménites et Al-Qaïda risque d’être trompeuse. La relation qui inquiète Washington concerne principalement Al-Chabab, l’organisation somalienne affiliée à Al-Qaïda, et semble reposer davantage sur l’intérêt commun que sur une proximité religieuse. Les Houthis appartiennent en effet à l’univers chiite zaïdite, tandis qu’Al-Chabab représente l’une des expressions les plus radicales de l’extrémisme sunnite.
Les divisions doctrinales deviennent toutefois secondaires lorsqu’entrent en jeu les armes, l’argent et des ennemis communs. Al-Chabab dispose de ressources financières considérables, obtenues grâce aux extorsions, aux prélèvements clandestins, aux trafics et au contrôle des activités économiques. Les Houthis possèdent, quant à eux, des missiles, des aéronefs sans pilote, des compétences techniques et un réseau logistique développé avec l’aide de l’Iran. Les premiers recherchent des technologies militaires ; les seconds veulent de l’argent, une profondeur stratégique et de nouvelles possibilités d’action dans la Corne de l’Afrique.
Plus qu’une alliance, c’est donc un marché clandestin de la guerre qui est en train de se constituer.
Le pont clandestin entre le Yémen et la Somalie
Le Somalien Jibril Yahya Ali, tué le 12 février par une frappe américaine, aurait joué un rôle central. Selon des sources américaines, somaliennes et yéménites, il aurait facilité, au moins depuis 2023, le transfert d’armes et de connaissances militaires entre Sanaa et Al-Chabab.
Les cargaisons auraient été dissimulées sous l’apparence de marchandises civiles et acheminées vers des ports yéménites tels que Moukalla. De là, des vedettes rapides et des bateaux de pêche auraient traversé le golfe d’Aden avant de débarquer leur matériel sur les côtes peu surveillées du nord de la Somalie. Les armes auraient ensuite été transférées aux unités combattantes d’Al-Chabab dans le sud du pays.
Parmi les équipements demandés figureraient des missiles antiaériens portatifs, des roquettes, des fusils de précision, des armes antichars, des dispositifs de vision nocturne et des aéronefs d’attaque sans pilote. Il est impossible d’établir quels armements sont effectivement arrivés en Somalie. Les informations disponibles proviennent essentiellement de services de renseignement, de responsables militaires et de documents non publics : elles décrivent une menace plausible, mais ne démontrent pas encore l’existence d’un commandement opérationnel commun.
Une menace militaire asymétrique
Du point de vue militaire, le principal danger ne réside pas dans la constitution d’une armée commune. Le risque tient plutôt à la diffusion des capacités développées par les Houthis pendant des années de guerre : fabrication d’engins explosifs, utilisation d’aéronefs sans pilote, surveillance maritime, attaques contre des navires et emploi coordonné de missiles peu coûteux.
Al-Chabab n’aurait pas besoin d’atteindre une supériorité militaire. Il lui suffirait d’acquérir des moyens capables de frapper des bases somaliennes et occidentales, des ports, des aéroports ou des convois. Quelques attaques réussies pourraient obliger ses adversaires à engager des dépenses infiniment supérieures pour défendre des infrastructures dispersées le long de milliers de kilomètres de côtes.
Les Houthis pourraient, pour leur part, obtenir un accès indirect à la rive africaine du golfe d’Aden, y installer des dispositifs d’observation et élargir leur collecte d’informations sur le trafic maritime. Une continuité opérationnelle se formerait ainsi entre le Yémen et la Somalie, plaçant Bab el-Mandeb entre deux zones d’instabilité.
Berbera et la partie israélienne
L’importance croissante du Somaliland et du port de Berbera rend la situation encore plus explosive. L’éventualité d’une présence israélienne dans cette région est considérée par les Houthis comme une menace directe. Berbera bénéficie d’une position privilégiée et d’infrastructures susceptibles de soutenir des activités de surveillance, de ravitaillement et, en théorie, des opérations contre le Yémen.
Les Houthis auraient donc intérêt à utiliser Al-Chabab pour observer, entraver ou frapper d’éventuelles activités israéliennes dans la région. En échange, Al-Chabab pourrait recevoir une formation et des équipements plus avancés. Mais il convient ici encore de distinguer les capacités, les intentions et la propagande : la menace de frapper Berbera peut également servir à intimider le Somaliland et à décourager la conclusion d’accords militaires avec Israël.
Le véritable objectif est le trafic maritime
L’enjeu dépasse les frontières du Yémen et de la Somalie. Le golfe d’Aden et le détroit de Bab el-Mandeb relient l’océan Indien à la mer Rouge et au canal de Suez. Si cette route devenait durablement dangereuse, notamment pendant une crise dans le détroit d’Ormuz, le système énergétique mondial perdrait simultanément deux de ses passages les plus sensibles.
Les compagnies maritimes seraient contraintes d’augmenter leurs dépenses d’assurance, de recourir à des escortes armées ou de détourner leurs navires autour du cap de Bonne-Espérance. Cela entraînerait des trajets plus longs, une consommation accrue de carburant, des retards de livraison et une hausse du prix du pétrole, du gaz et des marchandises. Les pays occidentaux ne seraient pas les seuls à en subir les conséquences : les économies les plus fragiles d’Afrique orientale et du Moyen-Orient seraient les premières touchées.
Les répercussions économiques d’une attaque ne dépendent pas nécessairement de l’ampleur des dommages matériels. Il suffit que les armateurs et les assureurs considèrent une route comme trop dangereuse pour que le coût de la menace se répercute immédiatement sur les marchés.
La guerre des périphéries
La coopération entre les Houthis et Al-Chabab montre comment les guerres contemporaines s’étendent par des liaisons indirectes : trafiquants, sociétés de façade, réseaux financiers et instructeurs militaires. L’Iran, les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe et les puissances africaines s’affrontent ainsi dans un espace allant de la mer Rouge à la Somalie.
Washington peut éliminer des intermédiaires et détruire des embarcations, mais il lui sera difficile de démanteler définitivement un réseau alimenté par la faiblesse des États côtiers et par l’immense valeur économique des routes maritimes. La mort de Jibril a peut-être supprimé un médiateur sans faire disparaître le système qui l’avait rendu indispensable.
La menace réelle n’est pas encore une improbable fusion idéologique entre les chiites yéménites et les extrémistes sunnites somaliens. Elle réside dans la naissance d’une coopération souple, clandestine et lucrative, susceptible de transformer les deux rives du golfe d’Aden en un seul théâtre de pression militaire. Et, comme souvent, quelques hommes, quelques embarcations et des armes relativement peu coûteuses peuvent suffire à prendre en otage l’une des principales artères commerciales du monde.
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