DÉCRYPTAGE – OTAN : La victoire militaire attend sa stratégie politique

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
À Varsovie, le général Alexus Grynkewich a défini une défense capable de briser une agression. Pour l’Europe, l’enjeu est aussi industriel, budgétaire et diplomatique : soutenir cet effort sans transformer la préparation de la guerre en horizon politique permanent.
On peut expliquer comment arrêter une offensive et rester beaucoup plus vague sur la paix qui doit suivre. La « théorie de la victoire » présentée le 12 octobre à Varsovie par Alexus Grynkewich, commandant suprême des forces alliées en Europe, pose ce problème. Son raisonnement articule trois actions : bloquer l’attaque initiale, freiner sa poursuite et, si nécessaire, briser les forces engagées ainsi que le système qui les soutient. La formule vise à convaincre l’adversaire qu’une agression ne lui rapporterait rien.
Une conquête rapide pourrait placer les Alliés devant un fait accompli : accepter la perte d’un territoire ou engager une reconquête plus coûteuse et plus dangereuse. La défense avancée cherche à empêcher ce dilemme. Elle suppose des forces disponibles, des renseignements fiables, des réserves et des transports capables de fonctionner dès les premières heures. La solidarité proclamée ne remplace ni les infrastructures ni les décisions.
La difficulté commence avec la profondeur de la riposte. Priver une offensive de renforts et de ravitaillement peut conduire à frapper des centres de commandement, des dépôts et des infrastructures situés loin du front. Le but demeure défensif, mais l’adversaire peut percevoir un élargissement de la guerre. Face à une puissance nucléaire, cette divergence entre l’intention affichée et la menace perçue devient un risque stratégique majeur.
Grynkewich distingue la défaite des forces d’invasion d’une entreprise visant l’effondrement de la Russie. Cette limite exige des objectifs identifiés, un contrôle politique des frappes et des conditions explicites d’arrêt. La précision d’une arme ne mesure pas la portée politique de la destruction qu’elle provoque.
Le traité atlantique rappelle d’ailleurs que la défense collective reste une affaire de décisions. L’article 3 engage les membres à développer leurs capacités de résistance ; l’article 5 oblige chacun à assister un allié attaqué en prenant les mesures qu’il juge nécessaires, y compris la force armée. Cette obligation ne prescrit pas une réponse militaire identique pour tous. La crédibilité commune repose donc sur la préparation des moyens et sur la cohésion de gouvernements qui conservent leurs responsabilités nationales.
Pour l’Europe, cette cohérence se joue dans les usines autant que dans les états-majors. Les enseignements des conflits récents imposent de combiner équipements sophistiqués, moyens moins coûteux et volumes suffisants. Drones, munitions, défense aérienne, guerre électronique et maintenance forment un ensemble. Un système remarquable devient une capacité intermittente lorsque ses pièces de rechange ou ses projectiles manquent. La dissuasion exige de pouvoir durer.
Augmenter les budgets ne suffit pas. Il faut distinguer les crédits annoncés, les commandes et les capacités livrées. Des achats dispersés peuvent entretenir des équipements difficiles à soutenir ensemble, multiplier les coûts et retarder les économies d’échelle. À l’inverse, des commandes coordonnées et prévisibles peuvent sécuriser l’investissement productif, les compétences et les stocks.
Trois trajectoires économiques se dessinent. Une dissuasion efficace, accompagnée d’une stabilisation diplomatique, permettrait de planifier les investissements et de réduire l’incertitude. Une confrontation durable installerait une dépense élevée dans le temps, avec des arbitrages plus difficiles sur la dette, la fiscalité et les autres services publics. Une escalade ajouterait aux coûts militaires des tensions possibles sur l’énergie, le transport, les assurances et les chaînes d’approvisionnement. La facture dépasse ainsi les budgets militaires.
La question géoéconomique concerne la maîtrise industrielle. Acheter rapidement à l’étranger peut combler un manque urgent. Sans accès durable à la maintenance, aux composants et aux données nécessaires à l’emploi des systèmes, cette solution peut créer une dépendance supplémentaire. Le rendement politique d’une dépense se mesure donc aussi au contrôle qu’elle procure. Une autonomie réduite au montant des factures risque de rester une autonomie de communiqué.
Reste le dilemme de sécurité. Un déploiement destiné à rassurer la Pologne ou les États baltes peut être interprété à Moscou comme une menace appelant une contre-mesure. Reconnaître cette dynamique n’efface ni la distinction entre agression et défense, ni le droit des Alliés à protéger leur territoire. Cela oblige à traiter les perceptions, les incidents et les communications comme des éléments de la stratégie. Les contacts militaires, la notification des exercices et des mécanismes de désescalade servent à empêcher qu’une erreur produise une guerre que personne n’avait voulu commencer.
L’Europe doit enfin préciser le résultat politique recherché : protection des frontières alliées, sécurité de l’Ukraine, garanties vérifiables et conditions d’une coexistence durable. Une négociation doit prévoir la vérification des engagements. Renforcer la défense sans définir cette perspective laisserait la conduite militaire occuper un espace que les dirigeants civils ont la responsabilité de remplir.
La proposition de Grynkewich explique comment rendre une attaque inutile. Sa portée dépendra de la capacité des gouvernements à donner des limites à l’emploi de la force et un débouché à la confrontation. Une défense crédible doit pouvoir arrêter l’agresseur. Une politique de sécurité doit aussi construire les conditions dans lesquelles chacun pourra cesser de préparer l’affrontement suivant. Les militaires ont formulé leur théorie de la victoire. Aux responsables politiques de présenter une stratégie de paix.
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