ANALYSE – La sécurité nationale au Liban : De la souveraineté fragmentée à l’État constitutionnel

Par Mehiedine El Chehimi
Introduction
La question de la sécurité nationale au Liban ne saurait être réduite à une problématique strictement militaire ou sécuritaire liée à la présence d’armes échappant, en tout ou en partie, au contrôle des institutions étatiques. Elle ne peut pas davantage être appréhendée uniquement à travers le conflit israélo-libanais, les tensions régionales ou l’influence des puissances extérieures. Sa véritable profondeur réside dans une question beaucoup plus fondamentale : celle de la nature même de l’État libanais, de l’autorité qui détient la décision souveraine ultime et de la capacité des institutions constitutionnelles à transformer la souveraineté juridique en une souveraineté effectivement exercée.
La Constitution libanaise définit le Liban comme une patrie souveraine, libre et indépendante. Elle affirme également son unité territoriale et institutionnelle et consacre un régime démocratique et parlementaire fondé sur les libertés publiques, l’égalité des citoyens et la séparation des pouvoirs.
Cependant, l’histoire contemporaine du Liban révèle un décalage persistant entre la souveraineté telle qu’elle est consacrée par le droit constitutionnel et la souveraineté telle qu’elle s’exerce dans la réalité politique et stratégique. Les guerres civiles, les interventions étrangères, le conflit israélo-arabe, l’occupation israélienne de certaines parties du territoire, la présence syrienne et, plus récemment, l’influence des puissances régionales ont contribué à la formation d’un espace politique dans lequel plusieurs centres de pouvoir ont coexisté avec l’État.
Il en résulte une situation particulière : le Liban demeure juridiquement un État souverain, mais l’exercice concret de certaines dimensions de sa souveraineté demeure fragmenté.
La question fondamentale devient dès lors la suivante : comment le Liban peut-il passer d’une souveraineté fragmentée à un État constitutionnel pleinement souverain, sans transformer la restauration de l’autorité de l’État en une nouvelle confrontation interne et sans renoncer à son droit légitime à la défense de son territoire ?
Cette interrogation constitue aujourd’hui l’un des principaux enjeux de la sécurité nationale libanaise.
I. La sécurité nationale : au-delà de la dimension militaire
Dans l’État contemporain, la sécurité nationale ne se limite plus à la protection des frontières ou à la capacité militaire de repousser une agression extérieure. Elle englobe également la stabilité institutionnelle, la cohésion sociale, l’indépendance politique, la résilience économique, la sécurité énergétique et alimentaire, ainsi que la protection du système constitutionnel.
La sécurité nationale libanaise peut ainsi être envisagée comme le résultat de l’interaction de plusieurs dimensions :
Sécurité nationale = souveraineté + unité de décision + capacité de défense + stabilité intérieure + légitimité constitutionnelle + résilience économique.
L’affaiblissement de l’une de ces composantes affecte nécessairement les autres. Un État qui dispose d’une armée mais dont l’économie est structurellement incapable de financer ses institutions demeure vulnérable. Un État doté d’un système constitutionnel mais incapable d’exercer pleinement son autorité sur l’ensemble de son territoire connaît une faiblesse souveraine.
De même, un État qui contrôle juridiquement son territoire mais dont les décisions stratégiques sont fortement dépendantes de puissances extérieures ne dispose pas d’une autonomie politique complète.
La sécurité nationale doit donc être comprise comme la capacité effective de l’État à prendre, légitimer, exécuter et protéger ses décisions souveraines. C’est précisément à ce niveau que se situe l’une des principales difficultés libanaises.
II. De l’État constitutionnel à la souveraineté fragmentée
La Constitution libanaise établit un cadre relativement clair concernant l’autorité de l’État dans les domaines de la défense et de la sécurité.
Le président de la République est le chef de l’État et le symbole de l’unité nationale. Il veille au respect de la Constitution, à l’indépendance du Liban et à l’intégrité de son territoire. Le Conseil des ministres exerce, quant à lui, l’autorité exécutive et assume la responsabilité des politiques générales de l’État. Les forces armées sont constitutionnellement rattachées à l’autorité de l’État. Les décisions fondamentales relatives à la guerre et à la paix relèvent des institutions constitutionnelles.
Sur le plan juridique, le principe est donc relativement clair : la souveraineté appartient à l’État et la décision stratégique relève des institutions constitutionnelles.
La difficulté se situe dans l’écart entre ce principe et la réalité historique. La notion de « souveraineté fragmentée » permet de décrire cette situation particulière dans laquelle l’État conserve sa souveraineté juridique tout en coexistant avec des acteurs internes disposant de capacités militaires, politiques ou sociales susceptibles d’influencer les décisions stratégiques nationales.
Cette fragmentation ne signifie pas nécessairement l’effondrement de l’État. Un État peut continuer à disposer d’un gouvernement, d’un Parlement, d’une armée, d’une administration et d’une représentation diplomatique internationale tout en connaissant une fragmentation de l’exercice concret de la souveraineté. C’est précisément cette contradiction qui rend le cas libanais particulièrement complexe.
III. L’accord de Taëf : une souveraineté inachevée
L’Accord de Taëf constitue le principal cadre politique de la reconstruction de l’État libanais après la guerre civile. Son objectif ne consistait pas seulement à réorganiser les institutions politiques et à redistribuer les pouvoirs entre les différentes composantes du système confessionnel. Il visait également à reconstruire un État capable d’exercer son autorité sur l’ensemble du territoire.
Le principe fondamental était celui d’un État fort, fondé sur le consensus national, capable de restaurer progressivement son autorité territoriale à travers ses propres forces et institutions. L’accord prévoyait également le désarmement et la dissolution des milices libanaises et non libanaises.
Pourtant, l’application de cette dimension sécuritaire de Taëf est demeurée incomplète.
Le Liban a réussi à reconstruire une grande partie de ses institutions politiques après la guerre, mais il n’a pas achevé la transformation de toutes les capacités militaires existantes en capacités exclusivement étatiques. Il existe ainsi une différence fondamentale entre deux dimensions du processus de reconstruction : le Taëf politique a été largement institutionnalisé ; le Taëf sécuritaire et souverain demeure, lui, inachevé.
Cette situation constitue l’une des principales sources de la fragilité stratégique du Liban contemporain.
IV. Le paradoxe de la force parallèle
Le problème libanais peut être formulé à travers un paradoxe particulièrement complexe. Lorsque l’État est faible, une force armée non étatique peut être présentée comme une nécessité destinée à compenser l’insuffisance des capacités nationales de défense. Mais lorsque cette force se consolide et développe ses propres capacités militaires, elle peut simultanément contribuer à maintenir la faiblesse de l’État en empêchant l’unification complète de la décision stratégique.
Il se crée alors une boucle institutionnelle :
Faiblesse de l’État → nécessité d’une force parallèle → consolidation de la force parallèle → fragmentation de la décision → maintien de la faiblesse de l’État.
Dès lors, la question stratégique fondamentale n’est donc pas simplement de savoir comment supprimer cette force. Elle consiste à déterminer comment construire un État suffisamment fort pour que la défense nationale puisse être progressivement intégrée dans un cadre institutionnel unique et légitime.
Cette distinction est essentielle. La restauration de l’État ne devrait pas être conçue comme une opération de désarmement isolée, mais comme un processus de reconstruction de la souveraineté.
V. L’armée libanaise comme instrument de souveraineté
L’armée libanaise occupe une position centrale dans cette reconstruction. Elle constitue l’institution qui doit, à terme, incarner la capacité militaire de l’État et assurer la protection du territoire national.
Cependant, la question ne se limite pas au nombre de soldats ou aux équipements disponibles. La puissance militaire d’un État repose sur trois piliers :
- Le premier est la légitimité politique. Une force militaire nationale ne peut exercer durablement sa mission stratégique que si son emploi découle d’une décision institutionnelle reconnue par l’ensemble de la société.
- Le deuxième est la capacité opérationnelle. L’armée doit disposer des moyens nécessaires pour surveiller les frontières, lutter contre les infiltrations, protéger l’espace aérien et maritime, développer ses capacités de renseignement et répondre aux crises contemporaines.
- Le troisième est la confiance nationale. L’armée ne peut devenir le véritable instrument de la souveraineté que si elle est perçue comme une institution nationale dépassant les clivages confessionnels et partisans.
Ainsi, renforcer l’armée libanaise ne constitue pas seulement une politique de défense. C’est un projet de reconstruction de l’État.
VI. Le Sud-Liban : le laboratoire de la souveraineté
La question du Sud-Liban représente aujourd’hui le principal test de la capacité de l’État à transformer sa souveraineté juridique en souveraineté effective.
La région méridionale se trouve au croisement de plusieurs logiques stratégiques : la sécurité israélienne, la capacité militaire du Hezbollah, la politique iranienne dans la région, les intérêts américains, les mécanismes internationaux de surveillance et les institutions libanaises.
Dans ce contexte, la question territoriale devient indissociable de la question institutionnelle. Un territoire ne devient pleinement souverain que lorsque l’État qui en détient la souveraineté juridique possède également la capacité de décider de son statut sécuritaire.
La souveraineté ne consiste donc pas uniquement à contrôler une frontière.
Elle signifie également : qui décide de la guerre ? Qui décide de la paix ? Qui contrôle les forces armées ? Qui négocie au nom du pays ? Qui définit la stratégie de défense nationale ?
Ces questions sont au cœur du problème libanais.
VII. Israël, Hezbollah et le dilemme stratégique libanais
Toute réflexion sérieuse sur la souveraineté libanaise doit prendre en considération deux réalités simultanées. La première est l’existence d’une menace extérieure durable liée à Israël et au conflit régional. La seconde est l’existence du Hezbollah comme acteur politique et militaire majeur à l’intérieur du Liban.
Ignorer l’une de ces réalités conduit nécessairement à une analyse incomplète. La question n’est donc pas de choisir entre la sécurité face à Israël et la souveraineté de l’État. Le véritable objectif devrait être de construire un système dans lequel la protection contre les menaces extérieures et la souveraineté de l’État deviennent deux dimensions d’une même stratégie nationale.
C’est précisément là que réside le rôle potentiel d’une stratégie nationale de défense. Une telle stratégie devrait permettre de passer progressivement d’une logique dans laquelle plusieurs acteurs disposent de leurs propres instruments de défense à une logique dans laquelle l’ensemble des capacités nationales est coordonné sous l’autorité constitutionnelle de l’État.
VIII. La souveraineté ne se réduit pas aux armes
Réduire la souveraineté libanaise à la question du monopole des armes serait une erreur conceptuelle. La souveraineté contemporaine est multidimensionnelle. Elle comprend notamment la souveraineté militaire, politique, économique, financière, énergétique, alimentaire, numérique et juridique.
Un État qui contrôle ses armes mais dépend structurellement de l’extérieur pour son financement demeure vulnérable. Un État capable de défendre ses frontières mais incapable de garantir la stabilité de son système bancaire ou de ses infrastructures stratégiques demeure fragile.
La reconstruction de la sécurité nationale doit donc être accompagnée d’une reconstruction économique. L’effondrement économique libanais a profondément réduit la capacité de l’État à exercer ses fonctions fondamentales.
La crise économique n’est donc pas une question distincte de la sécurité nationale. Elle en constitue l’un des principaux déterminants.
IX. Vers un nouveau contrat national de sécurité
Le Liban doit mettre en œuvre de nouvelles lois nationales concernant la sécurité et la souveraineté. Celles-ci permettraient d’agir selon cinq axes :
- L’unité de la décision souveraine. La décision de guerre et de paix doit relever des institutions constitutionnelles.
- La centralisation légitime de la force. Les capacités militaires stratégiques doivent progressivement relever de l’autorité de l’État.
- La protection effective du territoire. Le rétablissement de l’autorité de l’État ne doit pas signifier l’abandon du droit du Liban à se défendre.
- La préservation de la paix civile. Le processus de restauration de la souveraineté ne doit pas devenir un instrument d’exclusion d’une communauté ou d’affrontement avec une composante de la société libanaise.
- La reconstruction économique. Il ne peut exister de souveraineté durable sans institutions financièrement viables, sans infrastructures fonctionnelles et sans économie capable de soutenir l’État.
Ce contrat doit donc transformer la question du désarmement en une question beaucoup plus large : comment construire un État dont les institutions deviennent plus protectrices que les structures parallèles ?
X. De l’État fort à l’État constitutionnel
La véritable force d’un État ne réside pas uniquement dans sa capacité coercitive. Un État véritablement fort est celui dans lequel les institutions sont plus fortes que les individus, la Constitution plus forte que les communautés, la loi plus forte que les partis et l’intérêt national plus fort que les influences extérieures.
Il convient donc de distinguer l’État sécuritaire de l’État constitutionnel. L’État sécuritaire recherche principalement la stabilité par la coercition. L’État constitutionnel cherche à produire la stabilité par la légitimité du droit.
Dans le contexte libanais, cette distinction est fondamentale. L’objectif ne doit pas être de créer un pouvoir central nouveau susceptible de reproduire les déséquilibres historiques. Il doit être de construire une autorité publique légitime, contrôlée par les institutions et soumise au droit.
On peut ainsi définir l’État constitutionnel selon une formule simple :
État constitutionnel = monopole légitime de la force + institutions responsables + égalité des citoyens + unité de la décision souveraine.
Cette conception ne signifie pas l’effacement du pluralisme libanais. Elle signifie que le pluralisme social et politique doit s’exprimer à l’intérieur d’un cadre étatique commun.
XI. La dimension régionale et internationale
La souveraineté libanaise ne peut être reconstruite indépendamment de l’environnement régional. Le Liban se trouve au cœur d’un système géopolitique marqué par les rivalités entre Israël et l’Iran, les intérêts américains, les équilibres arabes, la situation syrienne et les transformations stratégiques du Moyen-Orient.
Toute politique de reconstruction de l’État doit donc tenir compte de cette réalité. Cependant, l’assistance internationale ne peut constituer un substitut permanent à la souveraineté libanaise. Le rôle international devrait être conçu comme un soutien à la souveraineté, et non comme un remplacement de celle-ci.
Cette distinction est essentielle. Plus les institutions libanaises deviennent fortes, moins les acteurs parallèles et illégaux peuvent prétendre jouer un rôle déterminant dans les décisions nationales.
Inversement, plus l’État demeure faible, plus les espaces de souveraineté sont susceptibles d’être occupés par des acteurs illégitimes. La souveraineté libanaise dépend donc également de la capacité du pays à réduire progressivement sa vulnérabilité stratégique.
XII. Trois scénarios pour le Liban
Trois scénarios principaux peuvent être envisagés.
Premier scénario : la poursuite de la souveraineté fragmentée
L’État continue d’exister, mais plusieurs centres de pouvoir conservent des capacités stratégiques distinctes. Ce scénario maintient la vulnérabilité du Liban aux crises régionales et limite la capacité de l’État à définir une politique de défense cohérente.
Deuxième scénario : la confrontation interne
Alors que l’État s’efforce de réaffirmer son monopole de la force, cette ligne de conduite risque d’entraîner une polarisation politique et sectaire accrue et de menacer la stabilité nationale, notamment de la part de groupes armés qui n’ont rien à perdre et qui menacent constamment de semer le chaos et la guerre…
Troisième scénario : la transition constitutionnelle progressive
Ce scénario repose sur le renforcement progressif de l’armée, la consolidation des institutions, la stabilisation des frontières, le renforcement de l’autorité de l’État dans le Sud, la reconstruction économique et l’intégration graduelle des capacités de défense dans une stratégie nationale unique.
Ce troisième scénario est probablement le plus difficile politiquement. Mais il est aussi le plus susceptible de produire une souveraineté durable.
Conclusion
La crise de la sécurité nationale libanaise ne résulte pas uniquement de la présence d’armes en dehors du contrôle direct de l’État : c’est l’essentiel. Elle résulte aussi d’une contradiction historique plus profonde entre la souveraineté proclamée par la Constitution et la fragmentation réelle des capacités de décision.
Le Liban demeure un État souverain en droit. Mais l’enjeu du XXIe siècle est de transformer cette souveraineté juridique en souveraineté effective.
L’Accord de Taëf avait posé les fondements d’un tel processus. Il reste cependant à achever sa dimension institutionnelle et sécuritaire. La solution ne réside ni dans la faiblesse de l’État, ni dans l’imposition brutale de son autorité, ni dans la substitution d’une domination extérieure à une autre. Elle réside dans la reconstruction progressive d’un État capable de protéger tous ses citoyens.
La véritable question n’est donc pas seulement : « Comment désarmer les forces qui échappent au contrôle de l’État ? » Elle est beaucoup plus fondamentale : « Comment construire un État suffisamment fort, légitime et protecteur pour que la défense du Liban devienne naturellement une fonction de l’État lui-même ? »
Cette transformation implique de renforcer l’armée, de restaurer l’économie, de consolider les institutions, de protéger les frontières, de renforcer la justice, de réduire les dépendances extérieures et de rétablir l’unité de la décision stratégique.
Par conséquent, la transition d’une souveraineté fragmentée à un État de droit ne signifie pas simplement un transfert d’armes d’un acteur à un autre. Cela signifie un changement de paradigme. Il s’agit de passer de la souveraineté des forces à la souveraineté des institutions et de confier celle-ci à l’État. Cela signifie engager un processus de libération de l’État à l’égard des institutions qui se rendent complices de forces armées autres que celles de l’État, ainsi que la libération du Liban de l’occupation israélienne, des forces illégales et des armes illégales.
De ce point de vue, l’État ne peut pas devenir un parti parmi d’autres dans le système libanais. Il doit redevenir le cadre commun au sein duquel tous les acteurs exercent leurs droits politiques, mais où aucune puissance ne peut revendiquer une souveraineté concurrente.
La sécurité nationale libanaise ne pourra être durablement reconstruite que lorsque la Constitution cessera d’être uniquement le texte qui définit l’État et deviendra le mécanisme effectif par lequel l’État exerce sa souveraineté. C’est à cette condition que le Liban pourra passer d’une logique de coexistence entre plusieurs centres de pouvoir à une logique de souveraineté nationale unifiée.
Et c’est précisément là que réside le véritable enjeu historique : non pas simplement restaurer l’autorité de l’État, mais reconstruire l’État constitutionnel comme expression suprême de la souveraineté libanaise.
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