PORTRAIT – Jacqueline de Romilly : Thucydide, la puissance et les leçons éternelles de la Grèce

PORTRAIT – Jacqueline de Romilly : Thucydide, la puissance et les leçons éternelles de la Grèce

lediplomate.media — imprimé le 23/09/2026
PORTRAIT – Jacqueline de Romilly : Thucydide, la puissance et les leçons éternelles de la Grèce

Par la Rédaction

Elle avait choisi la Grèce ancienne pour mieux comprendre les hommes de son temps. Chez Jacqueline de Romilly, Athènes n’était ni un musée ni un décor de marbre : c’était un laboratoire brûlant où se jouaient déjà la démocratie, l’empire, la guerre, la propagande, l’ambition et la chute des puissances. Sa vie elle-même traversa les fractures du XXe siècle : fille d’un père tué en 1914, brillante élève lorsque les portes des concours s’entrouvraient enfin aux femmes, elle fut ensuite frappée par les lois antisémites de Vichy avant de devenir la première femme professeure titulaire d’une chaire d’État au Collège de France. Mais son véritable compagnon de route fut Thucydide, l’historien de la guerre du Péloponnèse. À travers lui, elle montra que derrière les discours sur la justice se cachent souvent la peur, l’intérêt et la puissance, et que les démocraties peuvent elles aussi céder à l’hubris impériale.

C’est aussi à l’occasion de la sortie, cet été, de L’Odyssée de Christopher Nolan que Le Diplomate a choisi de revenir sur l’œuvre de l’une des plus grandes spécialistes françaises de la Grèce antique. Le spectaculaire succès du film, mais aussi les polémiques qu’il a suscitées autour de ses choix de casting, de sa fidélité à Homère et, plus largement, de la manière dont notre époque se réapproprie l’héritage grec, rappellent combien l’Antiquité demeure un terrain extraordinairement vivant de débats contemporains. Relire Jacqueline de Romilly permet précisément de revenir, au-delà des controverses et des réinterprétations hollywoodiennes, à ce que les Grecs anciens ont encore à nous dire sur nous-mêmes.

Dans un monde où les grandes puissances se défient à nouveau, de l’Ukraine à l’Indo-Pacifique, relire Jacqueline de Romilly revient à découvrir que vingt-cinq siècles nous séparent d’Athènes, mais que les passions politiques, elles, ont à peine vieilli.

Une vie française sous le signe de la Grèce et de la guerre

Jacqueline David naît à Chartres en 1913. Son père, Maxime David, professeur de philosophie, meurt au front en 1914. Elle grandit auprès de sa mère, Jeanne Malvoisin, femme de lettres. Très tôt, les textes deviennent pour elle davantage qu’une discipline scolaire : une manière de tenir le monde à distance, de l’ordonner et peut-être de résister à sa brutalité. En 1930, première année où les jeunes filles peuvent participer au Concours général, elle obtient des prix en latin et en grec. Elle poursuit ses études à Louis-le-Grand, à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et à la Sorbonne, puis devient agrégée de lettres en 1936.

La trajectoire aurait pu être celle, brillante et régulière, d’une universitaire promise aux honneurs. L’histoire en décide autrement. Sous l’Occupation, le statut des Juifs la frappe directement et l’écarte de l’enseignement. Elle poursuit pourtant son travail sur Thucydide, dans une France occupée où les mots de l’historien grec sur la guerre civile, la peur, la violence et la déformation du langage acquièrent une résonance presque physique. Ce n’est pas un détail biographique. Romilly n’étudiera jamais la guerre comme une abstraction. Elle savait ce qu’un effondrement politique pouvait faire aux existences.

Après la guerre viennent l’Université de Lille, la Sorbonne, puis le Collège de France. En 1973, elle y devient la première femme professeure nommée sur une chaire d’État. Deux ans plus tard, elle est la première femme élue à l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; en 1988, elle entre à l’Académie française. La Grèce lui accordera sa nationalité en 1995. Derrière ces premières institutionnelles se dessine pourtant un tempérament qui se méfiait des poses héroïques. Son ambition n’était pas de devenir un symbole : elle voulait transmettre.

Et transmettre, pour Jacqueline de Romilly, signifiait faire sentir que la Grèce classique nous concerne encore. Les Grecs n’avaient pas inventé un monde parfait. Ils avaient fait mieux : ils avaient nommé ses contradictions. Liberté et empire, loi et force, raison et passion, citoyenneté et exclusion, courage et démesure. C’est précisément parce qu’Athènes était imparfaite qu’elle pouvait servir de miroir aux sociétés modernes.

Thucydide : lorsque la démocratie découvre la logique de puissance

Le cœur géopolitique de l’œuvre de Jacqueline de Romilly porte un nom : Thucydide. Sa thèse, publiée sous le titre Thucydide et l’impérialisme athénien, place d’emblée la question de la puissance au centre de sa réflexion. L’Athènes du Ve siècle avant notre ère est une démocratie éclatante, une puissance maritime, commerciale et culturelle. Elle est aussi la tête d’un empire. Après les guerres médiques, la ligue de Délos, constituée contre la Perse, devient progressivement l’instrument de l’hégémonie athénienne. Les alliés versent un tribut ; les révoltes sont réprimées ; l’alliance se transforme en domination.

Voilà ce qui fascine Romilly chez Thucydide : la politique n’y est jamais réduite aux intentions proclamées. Les cités parlent de justice, d’honneur et de liberté, mais elles calculent également leur sécurité, leurs alliances, leurs ressources et leur rang. Athènes redoute de perdre son empire ; Sparte redoute l’ascension d’Athènes. Entre les deux s’installe ce mécanisme tragique dans lequel la peur provoquée par la montée d’une puissance rend la guerre de plus en plus probable. Ce que nous appelons aujourd’hui un dilemme de sécurité était déjà là, sous les voiles des trières.

Le célèbre épisode de Mélos condense cette dureté. Une petite île veut rester neutre ; Athènes exige sa soumission. La discussion oppose le droit invoqué par les faibles au calcul des forts. Jacqueline de Romilly n’en tire pas une apologie cynique de la puissance. Au contraire : elle montre comment une cité qui se pense libre peut, lorsqu’elle devient impériale, imposer aux autres ce qu’elle refuserait pour elle-même. La Realpolitik apparaît alors dans toute son ambiguïté : indispensable pour comprendre les rapports de force, elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en justification morale de la force.

La guerre du Péloponnèse est ainsi beaucoup plus qu’un conflit antique. C’est une anatomie de la puissance. Athènes possède la flotte, l’argent, l’audace, l’ouverture maritime et une extraordinaire capacité d’innovation. Sparte possède la puissance terrestre, la discipline, les alliances du Péloponnèse et la réputation militaire. La géographie commande les stratégies : l’une regarde la mer, l’autre le continent. Mais la puissance matérielle ne suffit jamais. Il faut encore des chefs capables de la gouverner.

C’est ici qu’apparaît Périclès. Romilly observe chez Thucydide une démocratie qui fonctionne tant qu’un homme assez fort pour résister à l’opinion sait orienter le peuple sans simplement le flatter. Après sa mort, les rivalités personnelles, les passions collectives et la surenchère politique prennent davantage de place. La désastreuse expédition de Sicile devient le symbole de cette hubris : une puissance sûre d’elle-même étend ses ambitions au-delà de ce que permettent ses intérêts et ses moyens. L’empire ne tombe pas parce qu’il était faible. Il tombe aussi parce qu’il a cessé de mesurer ses limites.

D’Athènes à notre siècle : démocratie, hubris et retour des empires

C’est ce qui rend Jacqueline de Romilly singulièrement actuelle. Elle ne transforme jamais Athènes en catéchisme démocratique. Elle aime la démocratie grecque précisément parce qu’elle en connaît les périls. Dans Problèmes de la démocratie grecque puis Actualité de la démocratie athénienne, elle revient sur la fragilité d’un régime soumis aux passions, aux ambitions individuelles, aux séductions de la rhétorique et aux emballements de l’opinion. La démocratie produit de la liberté ; elle ne produit pas automatiquement de la sagesse.

Son livre sur Alcibiade est à cet égard presque un traité de psychologie politique. Beau, brillant, courageux, séducteur, stratège et insaisissable, Alcibiade incarne l’homme dont le talent finit par ne plus connaître de frontières. Sa destinée épouse les désordres d’Athènes : ambition personnelle et ambition impériale finissent par se répondre. Les civilisations ne sont jamais détruites uniquement de l’extérieur. Elles peuvent aussi perdre le sens de la mesure qui avait fait leur grandeur.

Cette idée parle directement à notre époque. Les États-Unis observent l’ascension de la Chine ; la Chine cherche à retrouver un rang qu’elle considère comme historiquement sien ; la Russie tente de conserver par la force une profondeur stratégique et un statut de grande puissance ; l’Europe découvre que le droit et le commerce ne suffisent pas à abolir la géopolitique. Partout reviennent les mêmes variables que chez Thucydide : peur du déclassement, recherche de sécurité, prestige, alliances, ressources, perception de la faiblesse adverse et risque de mauvaise appréciation.

Il serait pourtant trop facile de faire de Thucydide un prophète mécanique de tous les conflits modernes. Romilly nous enseigne précisément le contraire. L’histoire éclaire ; elle ne condamne pas à la répétition. Les institutions changent, les armes changent, les économies s’entrelacent et l’arme nucléaire bouleverse le coût de la guerre entre grandes puissances. Mais la psychologie stratégique demeure. Un dirigeant peut surestimer ses forces. Un peuple peut confondre courage et imprudence. Une puissance peut croire que son prestige exige une guerre dont son intérêt réel devrait l’éloigner.

Et puis il y a les mots. Romilly savait, par Thucydide autant que par son expérience du XXe siècle, que les crises politiques commencent aussi par une bataille du langage. Dans les guerres civiles, les termes changent de sens : la prudence devient lâcheté, la violence devient courage, la modération devient trahison. Lorsque les sociétés cessent de partager le sens des mots, elles cessent peu à peu de partager le même réel. Cette intuition dépasse la philologie. Elle touche au cœur des démocraties contemporaines, saturées d’images, de propagande, de réseaux sociaux et de récits concurrents.

C’est pourquoi son combat tardif pour le grec, le latin, la littérature et la transmission n’était pas une nostalgie de vieille helléniste. Il était politique au sens le plus noble. Une civilisation qui ne connaît plus les textes qui ont façonné ses catégories devient moins capable de comprendre ce qu’elle est. Elle risque alors d’employer les mots démocratie, liberté, empire, tyrannie ou justice sans connaître les expériences historiques dont ils sont chargés.

Le réalisme des Grecs contre l’amnésie des modernes

Jacqueline de Romilly est morte en 2010, mais le monde dans lequel nous vivons semble avoir rattrapé les auteurs qu’elle n’avait jamais quittés. La puissance militaire est revenue au premier plan. Les empires que l’on croyait disparus réapparaissent sous d’autres formes. Les démocraties doutent d’elles-mêmes. Les grandes puissances testent leurs frontières, leurs alliances et leur volonté. Et derrière les proclamations universelles, les États continuent de compter leurs soldats, leurs ressources, leurs amis et leurs adversaires.

La leçon de Romilly n’est pourtant ni cynique ni désespérée. Elle n’enseigne pas que la force a toujours raison. Elle enseigne que la justice devient impuissante lorsqu’elle refuse de regarder la force en face. Les Grecs qu’elle aimait savaient que l’homme est capable de raison, mais qu’il demeure travaillé par la peur, l’ambition, l’orgueil et le désir de domination. Toute politique sérieuse commence par cette anthropologie sans illusions.

C’est aussi pourquoi la Grèce demeure pour elle une source et non une relique. Athènes nous a légué la démocratie, mais également le récit de ses erreurs. Thucydide nous a légué la guerre, mais surtout l’intelligence de ses mécanismes. La tragédie nous a légué des héros, mais des héros qui découvrent souvent trop tard qu’il existe une limite à la volonté humaine.

Dans un siècle qui se croit volontiers inédit, Jacqueline de Romilly nous adresse ainsi une mise en garde d’une simplicité redoutable : les technologies changent plus vite que les passions. Les puissances naissent, culminent et déclinent ; les peuples changent de maîtres et les empires de frontières. Mais la peur, l’intérêt, l’ambition et l’hubris continuent de s’asseoir à la table des négociations.

Vingt-cinq siècles après la guerre du Péloponnèse, la modernité dispose de satellites, de missiles et d’intelligence artificielle. Elle n’est pas certaine d’avoir davantage de sagesse. C’est peut-être pour cela que nous avons encore besoin des Grecs, et de Jacqueline de Romilly.


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