DÉCRYPTAGE – Vingt kilomètres de tranchées : Les Houthis préparent la bataille de Bab el-Mandeb

DÉCRYPTAGE – Vingt kilomètres de tranchées : Les Houthis préparent la bataille de Bab el-Mandeb

lediplomate.media — imprimé le 23/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Une information à considérer avec prudence

Selon l’analyste Egypt’s Intel Observer, les Houthis auraient construit environ vingt kilomètres de tranchées et de fortifications dans la région de Bab el-Mandeb. Ces ouvrages défensifs auraient été repérés principalement dans les territoires récemment conquis, à l’est de Dhubab et à proximité du mont Kahbub.

Cette information n’a pas encore été confirmée par des autorités militaires indépendantes. La longueur indiquée pourrait en outre correspondre à l’ensemble de plusieurs fossés, remblais, positions de tir et abris destinés aux hommes et aux véhicules, plutôt qu’à une ligne défensive unique et continue. Les informations disponibles à partir de sources ouvertes convergent néanmoins sur un point : les Houthis cherchent à consolider leur contrôle des voies d’accès terrestres au détroit. (Hamer Intelligence)

De la conquête à la défense du territoire

Creuser des tranchées signifie passer d’une guerre de mouvement à une défense organisée du territoire. Les Houthis semblent considérer comme possible une contre-offensive des forces gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite. Leur objectif serait donc d’obliger leurs adversaires à mener une bataille lente, coûteuse et meurtrière.

Les fortifications protègent l’infanterie contre les éclats d’artillerie, les frappes aériennes et les attaques menées par des aéronefs sans pilote. Elles permettent également de relier des postes d’observation, des dépôts de munitions, des positions antichars et des centres de commandement. Lorsqu’elles sont associées à des champs de mines et à d’autres obstacles, elles peuvent canaliser les véhicules adverses vers des zones préparées à l’avance pour les prendre sous le feu.

Leur fonction n’est pas de rendre le territoire totalement imprenable, mais de ralentir suffisamment la progression ennemie pour permettre l’intervention de l’artillerie, l’arrivée de renforts et le déclenchement de contre-attaques.

Le véritable objectif est le contrôle du littoral

La bataille ne concerne pas seulement une portion du désert yéménite. Les positions disputées dominent Mocha, Dhubab, les liaisons avec Taëz et les voies d’accès à Bab el-Mandeb. Celui qui contrôle les hauteurs peut observer le littoral, surveiller les mouvements ennemis et protéger les zones depuis lesquelles sont utilisés des missiles antinavires et des aéronefs sans pilote.

Les affrontements récents se sont précisément concentrés dans la partie occidentale de la province de Taëz et le long de l’axe conduisant à Mocha. Les forces gouvernementales ont tenté d’empêcher les Houthis de couper les communications terrestres et de transformer leurs conquêtes côtières en une implantation permanente. (Al Jazeera)

Une éventuelle offensive soutenue par Riyad aurait donc pour objectif d’établir une tête de pont sur la côte de la mer Rouge, de reprendre les principales voies de communication et d’éloigner les Houthis du détroit. Mais une attaque frontale contre une ceinture fortifiée entraînerait probablement des pertes importantes.

Une telle opération exigerait des moyens de reconnaissance, une supériorité aérienne, des unités du génie, de l’artillerie ainsi que des forces terrestres capables non seulement de conquérir les positions, mais aussi de les conserver.

La solution la plus rationnelle consisterait à contourner les tranchées et à interrompre les lignes de ravitaillement. Dans le désert, une fortification privée d’eau, de munitions, de carburant et de communications peut rapidement se transformer d’abri en piège.

Les tranchées ne suffisent pas à fermer le détroit

Les vingt kilomètres d’ouvrages défensifs ne permettent pas, à eux seuls, de bloquer Bab el-Mandeb. Pour exercer une véritable interdiction maritime, il faut disposer d’un ensemble coordonné comprenant des missiles antinavires, des mines, des radars, des observateurs côtiers, des embarcations sans équipage et des positions établies sur les îles.

Les tranchées servent toutefois à protéger l’arrière-pays sur lequel repose ce dispositif. Elles rendent plus difficile la destruction définitive des positions de lancement et permettent aux Houthis de déplacer des combattants ainsi que du matériel entre le littoral et l’intérieur du pays.

Le contrôle de Mocha et de l’île de Périm, située au cœur du détroit, renforcerait considérablement cette capacité. Il ne signifierait pas automatiquement la fermeture de Bab el-Mandeb, mais permettrait aux Houthis de maintenir une pression permanente sur les navires marchands et militaires. (The Guardian, Associated Press)

Les enjeux économiques

Bab el-Mandeb constitue la porte méridionale de la mer Rouge et du canal de Suez. Même sans interrompre totalement la navigation, la simple possibilité d’attaques peut provoquer une augmentation des primes d’assurance, du coût du fret et des dépenses liées à la protection militaire des navires.

Si une partie des compagnies maritimes choisissait de nouveau de contourner l’Afrique en passant par le cap de Bonne-Espérance, les délais de livraison, la consommation de carburant et les coûts de transport augmenteraient. Les répercussions toucheraient les prix de l’énergie, des matières premières et des marchandises destinées aux marchés européens.

Les Houthis n’ont donc pas besoin de prendre matériellement le contrôle de chaque navire traversant le détroit. Il leur suffit de maintenir une menace crédible pour produire des effets économiques sans commune mesure avec les moyens engagés.

L’Arabie saoudite, l’Iran et les puissances occidentales

Pour l’Arabie saoudite, la présence des Houthis à Bab el-Mandeb constitue une menace directe contre la sécurité de son flanc sud-occidental et contre les routes énergétiques de la mer Rouge. Riyad doit toutefois choisir entre deux risques : accepter la consolidation du mouvement yéménite ou relancer une campagne terrestre susceptible de devenir longue, meurtrière et coûteuse.

Pour l’Iran, les Houthis représentent un instrument de pression stratégique capable de menacer l’une des principales artères du commerce mondial sans nécessiter une présence militaire iranienne directe.

Pour les États-Unis et les puissances européennes, la transformation de la côte yéménite en zone fortifiée implique le maintien prolongé d’une présence navale coûteuse, sans garantie que les attaques puissent être définitivement neutralisées par des opérations conduites uniquement depuis la mer.

La signification de ces tranchées apparaît donc clairement : les Houthis cherchent à transformer une conquête encore fragile en un bastion permanent. Leur construction ne constitue pas la preuve certaine d’une bataille imminente, mais elle montre que le mouvement se prépare à résister et à imposer à ses adversaires une guerre d’usure.

Derrière ces vingt kilomètres de terre creusée se dessine un enjeu beaucoup plus vaste : le contrôle d’un détroit stratégique, la sécurité des routes reliant l’Asie à l’Europe et la capacité d’un mouvement armé yéménite à exercer une influence qui dépasse très largement les frontières du Yémen.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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