TRIBUNE – Résister, de la petite à la grande histoire

Par Hagay Sobol
La résistance ne commence pas lorsqu’un régime totalitaire s’installe. Loin d’un héroïsme soudain, c’est d’abord la fidélité au réel, un apprentissage quotidien.
Résistant : un tableau d’honneur que beaucoup ont payé de leur vie pour se le voir décerner. Aujourd’hui chacun se proclame résistant, lanceur d’alerte ou dissident pour le simple refus d’une mesure ou une opposition bruyante, mais sans risque, à l’abri du système. Si tout est résistance alors plus rien ne l’est. En cette période où les mots et les valeurs perdent leur sens, pour rétablir le réel, il est essentiel de réapprendre comment se forme une conscience qui sera capable un jour de résister.
L’adolescence : de la découverte du mensonge au deuil de l’innocence
Le professeur1 d’histoire rentre dans la salle de classe.
Son ventre le précède.
Malgré sa stature impressionnante, il ressemble à un personnage de bande dessinée : la mine sévère, le visage en forme de poire, des lunettes rondes aux verres épais recouvrent de petits yeux perçants.
Une touffe de cheveux gris entoure un crâne lisse comme un œuf.
Un costume terne, une chemise de toile blanche, une cravate grêle mal nouée et pour compléter le tableau : une paire de bretelles et une ceinture…
Il s’avance sur l’estrade, raide comme un « I » et s’exclame comme le ferait un adjudant : « Je m’appelle Cartmann2 ». « Avec deux N ».
« Il ne faut pas confondre ! »
Il parcourt du regard les petites fiches préalablement remplies par les lycéens dans l’ordre exact des bureaux, suivant une mécanique bien réglée.
Puis s’arrête brusquement.
Ses yeux, comme exorbités, font des va-et-vient successifs, de la petite note vers l’élève aux yeux verts et aux cheveux roux.
Le professeur prononce son nom et son lieu de naissance sur un ton interrogatif et répète à plusieurs reprises : « c’est bien vous ? » Comme s’il avait remarqué quelque incongruité.
L’élève impressionné et ne sachant que dire, répond simplement : « oui ».
Le professeur le reprend : « Non pas oui, mais oui Monsieur, et je vous ai à l’œil désormais ! »
Les semaines passent, Cartmann entame un cours sur la deuxième guerre mondiale. A la toute fin, il aborde l’extermination des juifs et lâche : « Les Allemands ont dû construire les chambres à gaz, les balles cela coûtait trop cher ». La Shoah un simple problème économique ?
Un silence lourd envahit alors la classe, brusquement chassé par la sonnette annonçant la fin du cours. Après ces mots, cette sonnette d’ordinaire anodine en devient terrifiante, amplifiant encore le caractère monstrueux des propos.
L’élève tétanisé ne sait que faire. En parler à ses parents ? Au professeur principal ?
Le temps passant, une résistance subtile s’est mise en œuvre : à chaque nouvel écart de l’enseignant, les lycéens font vibrer leur règle métallique, à tour de rôle. Ce qui a pour don d’agacer au plus haut point le professeur et de faire rire la classe entière.
« Il n’est pas si redoutable que ça » se dit l’élève.
Toisant Cartmann, depuis sa place, il le dessine machinalement sur une feuille de cahier. Non pas une caricature mais tel qu’il est, la réalité, qui est déjà bien cruelle.
Cela suffit à déclencher l’hilarité des voisins.
Le professeur hurle : « apportez-moi ce papier immédiatement ! »
L’élève s’exécute.
Il oscille entre crainte et fierté d’avoir enfin défié celui qui le tyrannise.
Cartmann, rouge de colère, s’exclame : « vous m’avez trahi ! »
L’élève ne peut réprimer un sourire. Au lieu de penser à la sanction, il visualise une scène d’un dessin animé de Tex Avery.
Excédé, Cartmann l’exclut du cours et l’envoie chez le directeur de l’établissement.
Ce dernier le reçoit et lui dit : « que t’arrive-t-il ? »
L’élève, au teint encore plus pâle qu’à l’accoutumée, lui fait le résumé de la situation.
Le directeur éclate de rire à son tour et demande : « c’était ressemblant ? »
Et poursuit : « on n’a jamais eu assez d’éléments pour le coincer jusqu’à aujourd’hui. Désormais tu es intouchable, il ne peut rien t’arriver. Continue à bien travailler et tout ira bien ».
L’âge adulte : apprendre à résister
L’adolescent, que j’étais, s’est construit face à ces petites lâchetés ordinaires. Il a compris que la résistance commence par un micro-refus du quotidien, une reconquête de l’espace psychologique.
L’adulte, que je suis aujourd’hui, est le fruit de cette première rencontre avec la falsification de l’histoire. Elle m’a enseigné qu’il ne faut en aucun cas céder au confort illusoire du silence. Et c’est probablement cette confrontation qui a fait germer en moi le désir d’enseigner mais sous un tout autre format, car derrière les mots, il y a une responsabilité morale.
Depuis, j’ai nourri ma quête de la vérité en puisant dans l’enseignement de ceux qui m’ont précédé ou de mes contemporains : en lisant leurs écrits ou par leurs paroles lorsque j’ai eu la chance de les côtoyer. S’est ainsi forgée la conviction que résister consiste moins à avoir raison contre tous qu’à accepter d’être provisoirement seul pour rester fidèle aux faits. Résister, c’est accepter le coût personnel qu’entraîne la vérité.
« Résister consiste moins à avoir raison contre tous qu’à accepter d’être provisoirement seul pour rester fidèle aux faits. »
L’enseignement des Maitres : comprendre pourquoi résister
« Fais-toi un maître » dit le Talmud3. J’en ai eu plusieurs. Ils ont en commun un engagement sans faille face à leurs responsabilités.
Il y a celui que j’appelais « mon Maître » : Jacques-Michel Robert, Professeur de génétique médicale qui changea ma vie en m’enseignant : « l’hérédité n’est pas une fatalité ». Face à l’orthodoxie universitaire de l’époque, il avait eu cette intuition que l’on pourrait, un jour, infléchir le déterminisme biologique. Résister contre le fatum et la maladie, tel était son credo. Nos travaux ont débouché sur le premier test génétique prédictif d’un cancer héréditaire, publié dans le New England Journal of Medicine.
Il y eut également Pierre Buffard, Professeur de radiologie issu d’une famille de résistants qui paya un lourd tribut à la barbarie nazie. Marqué à jamais par la libération des camps de concentration qu’il avait suivie auprès des forces américaines, il poursuivit toute sa vie la lutte contre l’injustice. Je lui suis personnellement reconnaissant d’avoir brisé une « cabale antisémite » qui menaçait mes études.
Tous deux m’ont façonné. Le premier m’apprit à refuser les fatalités ; le second, qu’être médecin engage au-delà des soins. Ils incarnaient cet humanisme dont leurs collègues se gaussaient parfois, et que j’ai compris bien des années plus tard sous le nom de Tikkoun Olam4 : la responsabilité humaine de réparer le monde.
« Le Tikkoun Olam : la responsabilité humaine de réparer le monde. »
Pour que l’histoire ne se répète pas
Et puis, il y a les grandes vigies de l’Histoire moderne qui m’ont nourri par leurs œuvres et leur engagement exemplaire : Jules Isaac et Marc Bloch. Non pas des statues de marbre, mais des hommes de chair qui, face à l’effondrement de leur monde et aux attaques contre leur identité, ont choisi de faire de leur discipline, non pas un refuge, mais une arme de résistance. Tous deux ont affronté les mêmes mécanismes deshumanisants : les idéologies, la lâcheté des institutions et ceux qui préféraient la haine à la vérité des faits.
Jules Isaac fut révoqué de son poste d’inspecteur général, traqué parce que Juif, vit sa femme et sa fille mourir à Auschwitz. Il aurait pu choisir la haine. Il choisit le combat de la vérité. La lecture de « L’enseignement du mépris », qui m’avait profondément bouleversé au lycée mettait à nu les racines de l’antijudaïsme. Sa rencontre avec Jean XXIII contribua à ouvrir le chemin qui conduisit au renouvellement de l’enseignement chrétien sur les Juifs lors de Vatican II5, dont on a commémoré les 60 ans. Il fallut un courage monumental pour renverser deux mille ans de préjugés et les transformer en acceptation réciproque.
Quant à Marc Bloch, l’un des fondateurs de l’École des Annales, entré au Panthéon en 2026, il incarne la lucidité absolue. Chassé de sa chaire par les lois raciales, refusant la servilité académique, il rédigea dans la clandestinité « L’étrange défaite », radiographie implacable de la faillite des élites françaises de 1940 avant d’entrer en résistance. Torturé et fusillé par la Gestapo en 1944, sa mémoire fut encore attaquée post-mortem par ceux qui ne lui pardonnaient pas d’avoir dévoilé leur lâcheté – ou, plus pernicieux encore, récupérée aujourd’hui par leurs héritiers idéologiques. Contrairement aux faussaires, Bloch appliqua la même rigueur scientifique au présent qu’à l’analyse du passé.
Tous deux ont été ciblés parce qu’ils refusaient le mensonge institutionnalisé. Leur legs m’a appris que la résistance n’est pas un héroïsme soudain mais d’abord un apprentissage quotidien, imperceptible, avant de se révéler au grand jour.
« La résistance n’est pas un héroïsme soudain mais d’abord un apprentissage quotidien, imperceptible, avant de se révéler au grand jour. »
Résister face aux meutes intolérantes
Toutes ces personnalités ont été, à un moment ou à un autre, condamnées ou ostracisées. Mais confrontées à des hordes prônant l’exclusion, la violence ou pire, et à ceux qui manquaient de courage face aux événements, elles se sont dressées tels des phares et ont continué à avancer.
Même sans comparer mon vécu à ces vigies universelles, elles m’ont fait comprendre que le Cartmann de mon adolescence, n’était pas un accident. Il appartenait à la longue lignée de ceux qui déforment les faits avant de déformer les consciences. Cet enseignant médiocre et ses épigones ne sont pas des anomalies isolées, ils sont le symptôme « d’une bête7 » qui bouge encore, et face à laquelle le grincement d’une règle métallique ou un dessin sont les premiers remparts. Car le mal n’est pas seulement quelque chose contre lequel on résiste une fois qu’il est arrivé. Il existe un moment où il est encore « résistible ». Encore faut-il apprendre très tôt à reconnaître les premiers signes de renoncement.
Je croyais ces mécanismes confinés aux livres d’histoire. Les événements récents m’ont montré qu’ils demeuraient à l’œuvre. Depuis le 7 octobre, j’ai découvert une étrange convergence. Des haineux, des complotistes, des militants radicaux, mais aussi des personnes que je pensais modérées, ont pu se retrouver autour d’une même cible. Certains pensaient sincèrement œuvrer à la paix ou défendre une cause juste ; d’autres utilisaient cette cause comme paravent. Mais lorsque la critique d’Israël finissait par se confondre avec le rejet des Juifs, le masque tombait. J’en ai fait personnellement l’expérience : bien que mon compte Instagram fût alors consacré à mes photographies, et non à la politique, près de 10 000 abonnés ont disparu. Ce n’est qu’un exemple, cela s’est produit à de multiples reprises et dans différents domaines. Je n’étais pas en Israël, je n’avais participé à rien : j’étais simplement un Juif français, né en Israël.
Il fallait une réponse. Mon acte de résistance fut de tomber le masque, de me réapproprier pleinement mon identité et de témoigner. Mes armes restent mon éthique professionnelle, ma plume et l’image. Je n’écris pas par vengeance, mais pour ne pas haïr ; pour transformer l’agression en résilience et continuer d’avancer sans abdiquer aucune de mes valeurs.
« Je n’écris pas par vengeance, mais pour ne pas haïr… »
Car résister, c’est d’abord refuser le travestissement des faits, qu’il survienne à l’échelle d’une salle de classe ou face à l’appareil d’un État totalitaire. Les échelles ne sont évidemment pas comparables mais les mécanismes intellectuels le sont : mépris du fait, intimidation, conformisme du groupe, banalisation du mensonge.
Ainsi, la grande résistance n’est jamais que l’aboutissement de petites résistances préalables, intimes et quotidiennes, indispensables à sa réalisation.
Références
Jules Isaac, L’enseignement du mépris, suivi de L’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? Grasset, 2004
Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, 2026
Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui », L’Arche, 2012
Pour aller plus loin : Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, Gallimard,1991
Art&Facts Octobre Résister : Témoigner, protéger, refuser. Le magazine où l’art rencontre l’éthique et l’actualité.
https://www.calameo.com/artetfacts/read/007962039b54e0fdf8ac0
Notes
- L’identité a été changée pour les besoins de l’article. ↩
- Cartman l’un des personnages de la série d’animation South Park est notamment caractérisé par son racisme, son antisémitisme, sa misogynie et son caractère manipulateur. La graphie “Cartmann” renvoie également à une réalité linguistique : dans les patronymes ashkénazes, la terminaison “-man” est fréquente, tandis que “-mann” est davantage associée à la graphie allemande. Cette distinction n’est toutefois pas absolue. ↩
- « Fais toi un maître, acquiers un compagnon et juge tout homme favorablement » (Pirké Avot, Chapitre 1, Michna 6) ↩
- Tikkoun Olam : « réparation du monde » en hébreu. Ce concept désigne la responsabilité humaine de parachever l’œuvre de la création, notamment par la justice sociale, l’éthique et la solidarité universelle. ↩
- Nostra aetate, déclaration officielle adoptée lors du concile Vatican II, marque l’ouverture de l’Église catholique aux autres religions. Il rappelle les racines communes avec le peuple juif et rejette l’idée du peuple déicide. ↩
- La panthéonisation de Marc Bloch, le 23 juin 2026, a ravivé les controverses sur la récupération politique de sa mémoire, à gauche comme à droite. ↩
- « Le ventre est encore fécond, d’où surgit la bête immonde », in « La Résistible Ascension d’Arturo Ui », 1941, Bertolt Brecht ↩
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